On préfère souvent une explication compliquée à une vérité qui dérange par sa simplicité, et la philosophie a justement mis au point des outils pour nous corriger : les rasoirs philosophiques. Prenons un exemple.
Il y a quelques semaines, un module e-learning que nous avions conçu et que notre client avait mis à disposition de ses salariés affichait un taux de complétion catastrophique au bout de quelques mois. À peine un tiers des apprenants étaient allés jusqu’au bout.
En réunion avec ce client, les hypothèses ont fleuri : contenu trop dense, sujet sans intérêt perçu, lassitude générale envers les formations numériques, etc.
Durant cette réunion, un salarié de chez Sydo a fini par se connecter au LMS de notre client via un accès « bac à sable » depuis son téléphone pour tester le parcours apprenant. Et là, patatras : le module ne s’affichait pas correctement sur mobile, impossible de progresser dans le parcours.
Toute une équipe avait passé une heure à théoriser sur le désengagement des apprenants avant que quelqu’un pense simplement à tester le parcours lui-même sur téléphone…
Théoriser plutôt que vérifier, un réflexe universel
On retrouve ce travers partout : dans une salle de classe, un service client, entre amis ou même dans un couple !
À chaque fois, c’est le même mécanisme : une explication élaborée arrive plus vite à l’esprit qu’un simple constat, et on s’y accroche avant même d’avoir vérifié quoi que ce soit.
La philosophie s’est penchée sur ce problème depuis longtemps et a mis au point des outils précis pour le contrer, qu’on appelle des rasoirs philosophiques. Chacun cible une façon différente de se raconter des histoires. On ouvre l’exploration de ces outils avec cet article, avant de creuser chacun d’eux en détail dans les prochains articles de la série.
Qu’est-ce qu’un rasoir philosophique ?
Un rasoir, en philosophie, sert moins à trouver la vérité qu’à éliminer ce qui l’encombre. Face à plusieurs explications possibles pour un même phénomène, un rasoir donne une règle pratique pour écarter les hypothèses en trop.
Le nom vient de là : comme une lame élimine ce qui dépasse d’une surface, ces principes tranchent et éliminent les explications superflues d’un raisonnement. C’est un raccourci de pensée, pas une preuve. Il est utile parce que notre cerveau a horreur du vide explicatif et préfère le combler avec la première histoire suffisamment convaincante qui lui passe par la tête.
Il existe plusieurs rasoirs philosophiques, chacun ciblant un travers de pensée différent. Certains s’attaquent à notre goût pour la complexité inutile, d’autres à notre tendance à voir de la malveillance derrière une simple maladresse, d’autres encore à notre difficulté à séparer ce qui est observé de ce qu’on voudrait croire.
On les retrouve en sciences, en philosophie, mais aussi dans les débats du quotidien et parfois dans la culture populaire, films et séries s’en servant souvent sans jamais prononcer leur nom.
Rasoirs philosophiques : un cerveau qui préfère le sens à la simplicité
On aimerait croire que le cerveau humain cherche naturellement la simplicité. Il cherche surtout du sens, ce qui n’est pas la même chose. Et malheureusement, une explication compliquée en donne parfois davantage qu’une explication banale.
Un premier réflexe bien connu en sciences cognitives joue ici un rôle central : notre tendance à détecter des intentions et des causes là où il n’y en a pas forcément. Ce mécanisme, que l’auteur sceptique Michael Shermer appelle « agenticité », nous aurait longtemps servi à repérer un danger, mais il nous pousse aussi à voir de la stratégie derrière un simple hasard, et même à prêter des intentions à une IA.
Un second réflexe s’ajoute au premier, notre capacité à repérer des motifs et des régularités dans ce qui n’est parfois que du bruit, autrement dit des données sans aucun signal réel derrière. Cela nous amène à relier des événements qui n’ont en réalité aucun lien entre eux.
Les rasoirs philosophiques permettent ainsi de corriger des réflexes de pensée bien réels, ceux-là mêmes qui nous font préférer la théorie compliquée à la vérification simple.
Rasoirs philosophiques : ce qui arrive dans la série
Dans les prochains articles, on va dérouler plusieurs de ces outils, chacun avec son histoire, ses exemples, et surtout ses limites, parce qu’un rasoir mal utilisé peut devenir aussi trompeur que le biais qu’il est censé corriger.
On commence dans le prochain épisode par le plus ancien et le plus connu d’entre eux, le rasoir d’Ockham, qui a donné son nom à tous les autres et nous vient d’un moine franciscain du XIVe siècle. À la semaine prochaine !
Illustration réalisée via Gemini
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