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Rasoir d'Ockham

L’essentiel : le rasoir d’Ockham n’affirme pas que l’explication la plus simple est vraie : il en fait une priorité d’examen. En pédagogie comme ailleurs, il sert de garde-fou pour tester les causes évidentes (un problème technique, une consigne floue, etc.) avant d’élaborer des théories complexes (sur le désengagement des apprenants, par exemple).
 
On a vu, dans le précédent article sur les rasoirs philosophiques, que ces outils nous aident à résister à notre penchant pour les explications compliquées. Le rasoir d’Ockham est sans doute le plus connu d’entre eux, au point d’avoir infiltré la culture populaire bien au-delà des cercles de philosophie.
 
Dans le film Contact, adapté du roman de Carl Sagan, l’héroïne est une scientifique confrontée à des croyants persuadés que Dieu explique tout ce que la science ne sait pas encore prouver. Elle leur oppose le rasoir d’Ockham : entre une explication surnaturelle et une explication naturelle, mieux vaut retenir la plus simple.
 
Quelques scènes plus tard, la situation s’inverse. Elle prétend avoir vécu un voyage interstellaire, sans pouvoir en apporter la moindre preuve matérielle. La commission d’enquête lui oppose alors ce même rasoir qu’elle brandissait plus tôt. L’outil qu’elle utilisait pour trancher se retourne contre elle.
 
C’est un bon résumé de ce que le rasoir d’Ockham peut faire, et de ce qu’il ne peut pas garantir. On commence la série par celui-ci car il est l’ancêtre de tous les autres rasoirs philosophiques, celui qui leur a donné leur nom.
 

Qui est l’homme derrière le rasoir d’Ockham ?

 
Le rasoir d’Ockham désigne un principe de méthode selon lequel, entre deux hypothèses qui expliquent aussi bien un phénomène, il faut toujours privilégier celle qui demande le moins de suppositions.
 
Formulé par Guillaume d’Ockham, moine franciscain et philosophe anglais du XIVe siècle, il ne portait pas ce nom à l’origine : l’image du rasoir viendra plus tard pour illustrer l’action de trancher dans les explications superflues.
 
Ockham s’inscrit dans un courant appelé le nominalisme, qui se méfie des concepts abstraits qu’on invente pour expliquer le monde sans qu’ils correspondent à quoi que ce soit d’observable.
 
Les préoccupations de Guillaume d’Ockham (la nature de Dieu, la validité de certains raisonnements) restaient théologiques et logiques, loin des théories scientifiques modernes. Et pourtant, le principe qu’il a formulé a largement dépassé son cadre d’origine.
 
L’idée tient dans une formule latine traditionnellement associée à sa pensée : pluralitas non est ponenda sine necessitate, la pluralité ne doit pas être posée sans nécessité. En résumé : entre deux théories qui rendent aussi bien compte d’un même phénomène, on retient celle qui repose sur le moins d’hypothèses.
 
Ce principe n’assure ni la facilité, ni la certitude d’avoir raison en choisissant le scénario le plus simple. Il fonctionne comme un principe de méthode, un garde-fou contre notre tendance à empiler des couches d’explications pour rendre le monde plus intéressant (ou pour éviter d’admettre un oubli, une erreur, un simple manque de vérification…).
 
On l’a vu dans l’article précédent avec le module e-learning qui semblait désengager ses apprenants, alors que le problème venait d’un simple souci d’affichage sur mobile. Le rasoir d’Ockham aurait invité, dès le départ, à privilégier cette hypothèse technique plutôt que de construire une théorie sur la lassitude numérique.
 

Le rasoir d’Ockham au cinéma et en littérature

 
Le principe s’est progressivement invité dans la culture populaire, parfois sous son vrai nom, souvent de manière implicite. Dans Contact, le rasoir d’Ockham est cité explicitement. Le film a d’ailleurs beaucoup contribué à populariser l’expression auprès d’un public qui n’avait jamais ouvert un traité de logique médiévale (si si, ça existe).
 
Sherlock Holmes incarne un esprit voisin, sans jamais citer Ockham. Sa méthode tient dans sa propre formule, popularisée par Conan Doyle : « Quand on a éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi improbable soit-il, doit être la vérité. » C’est une logique d’élimination proche de celle d’Ockham, mais ce n’est ni la même phrase, ni exactement le même principe.
 
Umberto Eco a assumé cette filiation de façon plus directe. Dans Le Nom de la rose, son enquêteur moine s’appelle Guillaume de Baskerville, un nom construit comme un clin d’œil à Guillaume d’Ockham. Le personnage raisonne d’ailleurs à peu près de la même manière, en éliminant les hypothèses superflues une à une pour percer une série de meurtres dans une abbaye.
 
Ces trois références partagent un point commun : elles montrent un personnage pour qui la simplicité est une méthode d’enquête, jamais une vérité toute faite.
 

La limite du rasoir d’Ockham, quand la simplicité a tort

 
C’est le point qu’on oublie trop souvent en dégainant le rasoir d’Ockham à la moindre occasion. Il n’affirme pas que l’explication la plus simple est vraie : à preuves égales, il invite simplement à la privilégier.
 
Le retournement du film Contact illustre bien cette limite. L’héroïne applique le rasoir pour rejeter une croyance religieuse sans fondement. Mais quand elle prétend avoir vécu un événement extraordinaire sans pouvoir donner de preuves, le même rasoir se retourne contre elle.
 
Qui a raison ? Le film ne tranche jamais la question, tout comme le rasoir : celui-ci donne une priorité d’examen, et non pas une vérité garantie. Utiliser le rasoir d’Ockham pour balayer d’un revers de main tout ce qui sort de l’ordinaire, sans jamais chercher à vérifier, c’est s’arrêter au premier prétexte pour ne pas creuser.
 
Un événement rare ou surprenant n’est pas automatiquement faux sous prétexte qu’il est moins probable qu’une explication banale. Le rasoir invite à commencer par l’hypothèse la plus simple, sans s’y enfermer par confort. C’est d’ailleurs souvent là que le rasoir d’Ockham est mal utilisé dans les débats du quotidien, brandi comme argument d’autorité pour clore une discussion plutôt que comme point de départ d’une vérification.
 

Et le prochain rasoir ?

 
Le rasoir d’Ockham corrige notre tendance à préférer une histoire élaborée à une explication qui suffit, simplement parce que le vide d’une réponse évidente nous met mal à l’aise.
 
Le prochain outil de la série s’attaque à l’attribution d’intentions : notre tendance à voir de la malveillance là où il n’y a que maladresse ou fatigue. Il porte le nom d’un Américain dont l’identité exacte reste débattue, et il a lui aussi ses propres limites, qu’on analysera ensemble dans le prochain article. À bientôt, and stay sharp.
 
 
 
 
 
 
Illustration réalisée via Gemini
 
 
 


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Aymeric Debrun

  • Diplômé de Sciences Po Lyon – Master Coopération internationale et aide au développement

Découvrir un domaine inconnu, une nouvelle idée, une information ignorée. Se mettre à lire, étudier, analyser, comprendre. Puis approfondir, creuser, se passionner. Et enfin intriguer, intéresser, expliquer, transmettre. Et recommencer.

Un chemin maintes et maintes fois parcouru aussi bien dans ma vie personnelle qu’étudiante. Chez Sydo, j’ai trouvé un travail pour continuer à l’arpenter et faire de ce chemin… un schéma pédagogique.

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